Mathieu Guigue : Interview-portrait du nouveau Maître de Conférences de Sorbonne Université.

Mathieu Guigue, chercheur en physique expérimentale des neutrinos, vient d’être recruté par Sorbonne Université en tant que Maître de Conférences (MdC). Son activité d’enseignement commencera à la rentrée 2018. Voici son interview-portrait.

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Pouvez-vous présenter brièvement votre parcours et votre poste actuel de MdC ?

J’ai préparé ma thèse de physique des particules à Grenoble auprès du LPSC et de l’Institut Laue Langevin avec Dr Guillaume Pignol (MdC Université Grenoble Alpes). Je suis actuellement en Associé de Recherche Postdoctoral au Pacific Northwest National Laboratory et à l’Université de Washington à Seattle.

Le poste de MdC que j’occuperai en septembre sera à Sorbonne Université où j’enseignerai la physique. Je travaillerai aussi au LPNHE sur le campus de Jussieu au sein du groupe Neutrinos sur l’expérience d’oscillation neutrinos japonaise T2K.

Sur quoi portent vos travaux actuels ?

Mes travaux actuels (postdoc) portent sur la mesure de la masse de l’antineutrino électronique avec l’expérience Project 8. Cette expérience vise à mesurer le spectre de désintégration béta du tritium à l’aide d’une nouvelle technique de spectroscopie et de rechercher une déformation induite par la présence d’une masse non nulle du neutrino. Au sein de cette expérience, je suis le coordinateur des opérations et de la prise de données depuis juillet 2016.

Je travaille aussi sur les analyses des spectres et la calibration de l’instrument. Pour cela je développe des modèles d’analyse statistique et l’extraction des paramètres de physique dont la masse du neutrino. Je suis très enthousiaste de rejoindre la collaboration T2K et l’équipe du LPNHE et de travailler sur la mesure de la phase de violation de CP dans cette expérience.

Quels sont les enjeux et les objectifs de vos recherches ?

La découverte de l’oscillation des neutrinos il y a 19 ans par les expériences SNO et SuperKamiokande est sûrement l’une des découvertes majeures du 20ème siècle. En effet cette découverte est une preuve que la masse des neutrinos est non nulle (bien que très faible), ce qui est en contradiction directe avec le Modèle Standard de la Physique des Particules.

Depuis lors, de nouveaux modèles qui permettraient d’expliquer ce phénomène et l’apparition de ces masses non nulles ont vu le jour. En parallèle, la communauté scientifique a mesuré avec une grande précision la plupart des paramètres de cette oscillation.

Cependant certains paramètres restent encore inconnus, comme la masse absolue de ces neutrinos ainsi que la phase de violation de CP. La mesure de la masse des neutrinos est l’objectif de la collaboration Project 8 dont je fais partie et apportera des éléments de réponse pour construire une théorie au-delà du Modèle Standard.

La phase de violation de CP est une pièce du puzzle qui permettrait d’expliquer l’abondance de matière comparée à l’antimatière dans notre Univers dont l’origine reste une question encore ouverte. C’est sur ce sujet que je travaillerai au LPNHE.

Aimez-vous l’enseignement ? Devenir MdC représentait-il un vrai objectif pour vous ?

C’est durant mes stages à l’université que j’ai pu découvrir la recherche en physique fondamentale en rencontrant un milieu intellectuellement excitant et m’en faire une passion. Le désir d’enseigner et de partager ce que j’ai pu apprendre m’est apparu bien plus tôt dans le secondaire.

Durant ma thèse, j’ai été moniteur auprès de l’école d’ingénieur Phelma à Grenoble sous la tutelle de Dr Elsa Merle : cela a été un plaisir de pouvoir m’évader de mon quotidien de recherche, d’échanger vers une équipe enseignante et de développer des nouveaux objectifs et techniques pédagogiques. Cette opportunité a confirmé ma volonté d’enseigner.

Être Maître de Conférence m’est apparu comme une façon de concilier ces deux passions et je suis très heureux d’avoir cette chance unique.

Qu’implique le fait de concilier l’enseignement supérieur et la recherche ? Y a-t-il des "pour" et des "contre" ?

Le travail d’enseignant-chercheur est « challenging » puisqu’il faut trouver un juste équilibre entre recherche et enseignement. C’est une opportunité rare d’avoir un travail qui permette à la fois de produire de la connaissance et de la transmettre au reste de la société.

Mais cette transmission est aussi une nécessité : une société qui n’a peu ou pas de retour sur son investissement n’a pas de raison de soutenir cet effort. Ce n’est donc pas juste une opportunité mais aussi un devoir que de trouver ce juste équilibre et de proposer des enseignements de qualité.

Qu’attendez-vous de vos élèves ? Que leur souhaiteriez vous ?

Je souhaite donc à mes étudiants de pouvoir « s’éclater » pendant leur études et de trouver dans les sciences (et la physique, en particulier) un centre d’intérêt, voire une passion. L’étude de la physique n’est pas facile au jour le jour : si un sujet ne semble pas très attrayant ou bien éloigné des besoins quotidiens, les étudiants peuvent arrêter de s’investir et décrocher.

A ce titre, j’attends d’eux une ouverture d’esprit et une certaine persévérance afin de ne pas perdre pied et de pleinement apprécier leur études.

Propos recueillis par Laura Moscarelli